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Véyatif

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Fédération Santé et Action Sociale (FSAS-CGTG). " Celui qui combat peut perdre, mais celui qui ne combat pas a déjà perdu ". Bertolt BRECHT


“Pass sanitaire” : vers la fin de l’État providence ?

Publié par FSAS-CGTG sur 4 Mai 2021, 20:45pm

Le Premier ministre Jean Castex a évoqué la création d’un « passeport sanitaire », notamment pour rouvrir les lieux culturels et voyager. Un choix politique qui rend l’individu responsable de son bien-être, au risque de créer des citoyens de seconde zone.

« Non, je suis désolé, la reprise des cours en demi-jauge pour les étudiants de deuxième année est pour l’instant réservée aux détenteurs du “pass sanitaire”. Vous, vous restez en distanciel. » Cette scène était impensable il y a encore quelques semaines. Un passeport vaccinal serait « injuste », déclarait en début d’année le secrétaire d’État aux Affaires européennes Clément Beaune. Depuis, plusieurs pays européens ont évoqué la création d’un « passeport sanitaire » qui pourrait prendre plusieurs formes dans les mois à venir. En France, associé à l’application TousAntiCovid, il pourrait attester d’un résultat négatif récent au virus mais aussi d’une vaccination.

Les limites sont floues. Ce passeport pourrait être obligatoire afin de voyager dans certains pays ou au sein même de nos frontières pour fréquenter certains lieux – salles de sport, musées, cinémas, théâtres, restaurants… Il pourrait aussi rendre prioritaires certains étudiants ou salariés pour la reprise du travail in situ. Absurde ? Après tout, un certificat de vaccination contre la fièvre jaune est déjà exigé pour se rendre dans certains pays d’Afrique, et les enfants doivent recevoir les vaccins obligatoires pour être inscrits à la crèche et à la maternelle.

S’il passe avec succès l’examen du Conseil con­stitutionnel, le sésame ne sera pas formellement obligatoire, mais le récalcitrant deviendrait un citoyen de seconde zone, jugé trop fragile ou dangereux pour prendre part pleinement à la vie sociale. Et, dans la mesure où l’accès aux injections serait assuré par les pouvoirs publics, le non-immunisé n’aurait pas le droit de se plaindre. L’État organise la distribution des droits, des services et des opportunités, mais in fine, c’est l’individu qui est responsable de son bien-être.

Cette conception d’un État garant de la distribution des opportunités individuelles, mais non du bien-être de tous, remonte aux travaux des philosophes égalitariens des années 1990, comme Richard Arneson. Cette philosophie, appelée luck egalitarianism (« égalitarisme de la chance »), se veut une version libéralisée de l’État providence. Comme le remarque le politologue libéral Yascha Mounk dans The Age of Responsibility: Luck, Choice, and the Welfare State (« L’âge de la responsabilité. Chance, choix, et État providence », 2017 ; non traduit), nous avons désormais la « responsabilité de prendre soin de nous – et de subir les conséquences d’un manquement à ce devoir ». L’État ne serait plus social en tant que responsable du bien-être de toute la population et deviendrait un « traqueur de responsabilité individuelle ».  

À l’origine, ce courant intellectuel est une réponse aux critiques de l’État providence professées par des dirigeants ultralibéraux – comme Ronald Reagan ou Margaret Thatcher. Sa position peut se résumer ainsi : la collectivité n’a pas à aider ceux qui prennent de mauvaises décisions. Si un chômeur refuse un emploi, même s’il ne correspond pas à ses compétences, il ne doit plus être éligible à l’aide sociale. Si une personne ne s’assure pas alors qu’elle en a les moyens, l’égalitariste de la chance considérera que le risque est consenti, et, qu’en cas d’accident, la collectivité n’a pas à supporter les frais d’hospitalisation. Comme le rappelle Yascha Mounk, des hommes politiques comme Bill Clinton aux États-Unis et Tony Blair au Royaume-Uni ont bien cherché à lier les bénéfices de la couverture médicale au « mérite » des allocataires. L’ancien chan­celier allemand Gerhard Schröder le résume ainsi : « Tout le monde a les mêmes chances, mais, dans le même temps, tout le monde a le devoir de les saisir. »

De la même façon que la méritocratie libérale associe réussite matérielle et responsabilité individuelle, le « pass sanitaire » conçoit le droit à une vie normale comme une récompense d’un choix individuel jugé responsable. Peu importe que vous soyez pauvres ou non immunisés, l’État s’assure que vous auriez pu agir autrement et faire partie du bon club, oubliant la sociologie pour les premiers et la philosophie du soin pour les seconds : la liberté – sans devenir un sous-citoyen – de consentir ou non à un soin. Un changement de modèle dans lequel pourrait nous faire basculer l’épidémie.

Charles Perragin In Philosophie Magazine, publié le

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